Douce plume acariâtre

AN 1024 DU CONFINEMENT

AN 1024 DU CONFINEMENT.


 

20 avril. L’enveloppe était vide !

Enfin presque, un très court texte seulement.

 

 Vous ne recevrez rien d’autre.

AMAZON


 

Ce fut ma dernière livraison et effectivement déjà deux jours qu’aucun drone-robot-livreur d’Amazon n’ait posé ses roulettes-patins sur notre toit. Le manque m’envahit !

Pourtant la lettre A avec son caractéristique sourire allant jusqu’au z reste bien visible. Une peinture si spéciale que les drones peuvent la repérer de leur optique ultraperfectionnée, et qu’ils détectent également par le rayonnement alpha-gamma qu’elle dégage sur une modulation intermittente.

Cette marque désormais indélébile de par la loi de La Machine est codifiée pour chaque individu. Aucune erreur possible. Dès qu’Amazon sait que le colis qui vous est destiné arrive à deux cents mètres de distance, son logo à la flèche souriante vibre d’une fréquence particulière. La même qui vous avertit sur votre boîtier personnel que vous devez monter sur le toit en empruntant l’ascenseur spécial Amazon.

Ce mini boitier ayant l’apparence d’une montre-bracelet constitue un appareil pas si simple qu’il n’y parait au premier abord. En tout premier lieu, quoi que l’on fasse, impossible de le quitter. Un métal conçut dans des labos d’Amazon, léger, inoxydable, flexible et élastique pour sa mise en place et qui durcit en une fraction de seconde. Ne pas imaginer de le rompre, de le scier… l’unique solution pour s’en débarrasser serait de se couper le bras juste au-dessus du poignet.

Pour fuir l’enfer des lois de La Machine certains ont pris la courageuse décision de s’auto amputer et de vouloir disparaître. Las, les multiples drones de surveillance policière ont rapidement repéré ces fous aux dangereuses idées liberticides. Un individu se déplaçant sans son bracelet ne peut aller bien loin. Les aigles-drones entrent en action et, de leurs puissantes serres métalliques, s’emparent du fuyard puis l’emportent en un lieu inconnu. On (qui n’est pas toujours con) raconte que les restes de l’individu alimenteraient les gourmandes nécessités énergétiques de La Machine. Ce qui demeure certain… ces utopiques tristes sirs ne réapparaissent jamais.

De plus, depuis l’an zéro du nouveau calendrier de confinement, soit le 2020 de l’ancienne ère chrétienne, impossible de faire un pas hors de son domicile. Quel que soit le problème à résoudre : Amazon se charge de tout.


 

Vous désirez une péripatéticienne androïde ou si vous avez les moyens, une humaine de chair et d’os ? Un drone vient vous la déposer sur votre toit. Il reviendra la chercher dès vos ébats terminés, en comptant une marge de sécurité pour la désinfection bien sûr (mesdames rassurez-vous, l’équivalent masculin existe lui aussi pour vous satisfaire). Toute votre nourriture, tous les produits nécessaires à votre logis, les meubles et objets de décoration sont livrables à domicile. Les commandes s’adressent exclusivement aux entrepôts d’Amazon. Où iriez-vous chercher ailleurs si désormais tous les supermarchés, les hypers ou les simples petites épiceries de quartier ont été déclarées interdites par La Machine?

Vous voulez échanger quelques banalités avec votre beau-frère ? Transmettez ce simple désir à Amazon encore par l’intermédiaire de votre boîtier et un immense ékranplat virtuel va vous organiser une sympathique réunion.

Vous voulez retrouver ces terrasses de bistrot que le cinéma d’antan vous a fait connaître et naïvement vous assoir pour vous désaltérer. Impossible désormais de prononcer cette phrase devenue inutile dans le langage d’aujourd’hui :

-Une pression, et deux diabolos menthe, s'il vous plait !

Ce devait être pourtant si beau !

Vous voulez aller vous baigner en mer et profiter du soleil sur une plage magnifique… Interdit ! Strictement !

Le dernier Corona 31 niche entre les grains de sable ! Les vents qui sur notre ex-belle-Terre soufflent en permanence, s’empressent de disséminer la nano-millimétrique bestiole en tout lieu. Ne pas s’inquiéter, les Labos d’Amazon travaillent d’arrache-pied pour découvrir le vaccin et mettre au point le futur corona 32.


 

Au secours !


 

Déjà deux jours qu’aucun drone-robot-livreur d’Amazon n’a pas posé ses roulettes-patins sur notre toit. Le manque m’envahit ! Cinquante-deux heures et trente -huit minutes bien comptées sans utiliser l’ascenseur spécial Amazon.

Ma tendre épouse me passe des jumelles pour guetter l’arrivée du drone, il vient toujours de la même direction et sa vue me soulage immédiatement.

- Frère Henri ne vois-tu rien venir ?

-Je ne vois que le soleil qui verdoie et l’herbe qui poudroie !

-L’inverse, hé banane !


 

Le manque m’a envahi et mes pilules de méthadonamazon sont tombées dans la cuvette des chiottes. Ne pas avoir ma dose quotidienne de livraison va bientôt faire de moi un assassin. Rien ne peut me sevrer, il me faut impérativement une prochaine livraison.

Rapidos ; s’il te plait et par pitié, ho mon beau sourire américain !

Ma souffrance devient intolérable, l’automutilation du poignet m’attire plus que l’ascenseur amazonien lui-même. Pourtant en sa cabine déjà les affres du manque se dissipent un peu. Un parfum ensorceleur y est diffusé. D’ailleurs elle ne se laisse pénétrer que si une commande arrive !


 

Et déjà vous jouissez !

Et que cela est booooon !


 

La chaleur humaine ? Mais qu’est-ce que c’est que cette connerie ?


 

A peine en elle, le plaisir grimpe lui aussi. En son sein l’on sent de sublimes essences qui vous retournent les sangs.

Déjà dans cette cabine qui vous mène vers le ciel amazonien, vous vous relâchez, vous vous décontractez. Votre respiration se fait plus calme et votre cœur, angoissé par l’attente du sourire distributeur yankee, diminue le rythme de ses pulsations au fur et à mesure qu’il s’élève. La Machine1 pense à vous et la félicité se coule en chacune de vos moles et cules.

Mon Amazon, ma joie de vivre, mon amour à moi, ne me quitte pas, reviens. Peu importe la commande du moment ; qu’enfin la cabine de ton ascenseur m’élève vers toi. Mon antre est plein des futilités que tu m’as procurées, mais il m’en faut toujours plus.

Que La Machine me reprenne en son sein !

Ais pitié de moi Ô grand Amazon : livre-moi pour me délivrer !


 

Amen !


 

1 La Machine : Siège social Seattle Etat de Washington. Desunited States of America

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