Douce plume acariâtre

             Texte déposé en registre de propriété intellectuelle

                                               LA BARBE A PAPA

                                                                    Barcelone, août 1990.

                            Il pleut et pourtant le soleil est là, tout près. Ici même, caché derrière un gros nuage noir chargé d’une bonne masse d’eau, il est rayonnant à quelques pâtés de maisons seulement. Un de ces orages d’été qui va bien vite se dissiper mais qui aurait laissé Eloi Constantin trempé s’il avait traversé le Passeig de la  Zona Franca.

          De l’autre côté l’attend sa vieille voiture caractéristique entre toutes tant elle paraît hors du site, hors du présent. Souvent les passants s’arrêtent pour mieux la contempler, ils se penchent en avant, et une main sur la tempe pour atténuer les reflets, le nez collé sur la vitre du passager, ils découvrent le magnifique intérieur de cuir gris et le rudimentaire tableau de bord de noyer verni. Vous pensez, une 403 Peugeot des années soixante, ça ne coure plus les rue depuis belle lurette !   

           Son tank, comme il aime à l’appeler avec tendresse, possède encore son moteur d’origine  et le compteur affiche allégrement ses quatre cent mille  kilomètres.

           Enfin les dernières gouttes éclatent sur le trottoir et le soleil fait  sa réapparition, chauffant déjà pour faire  rapidement évaporer les séquelles de ce court orage d’été. Eloi attendait cet instant sur le pas de la porte de l’immeuble où vécurent ses parents pendant dix ans, avant de mourir tragiquement dans un accident de la circulation. Il a hériter d’un modeste appartement au dernier étage mais n’y vient que très rarement. Il se  met en marche pour traverser l’avenue quand sonne son téléphone portable. Les trompettes d’Aïda annoncent l’appel de sa tendre épouse inquiète de le voir en retard à leur rendez-vous.

                       -Allo ma chérie, je…

          Un coup violent déséquilibre l’homme, son portable vole dans les airs pour tomber bien sûr dans un caniveau débordant.

                        -Merde, il est foutu !    

           Plus loin, un jeune adolescent court à grandes enjambées sans même se retourner, n’ayant pas la moindre intention de s’excuser…et pour cause.

                       -Ah le petit salaud, il m’a piqué mon portefeuille !

           Combien de fois Madeleine lui a-t-elle rabâché les oreilles avec cette frase : «  ne laisse pas tes papiers dans la poche arrière de ton pantalon, c’est une véritables provocation pour les pickpockets » Et bien voilà, elle avait raison, Eloi brandit son poing  bien haut en hurlant sa rage et son impuissance.

                        -Un problème Monsieur ?

              La voiture de police vient de s’arrêter à sa hauteur et un homme en uniforme s’approche, souriant en réitérant sa demande.

                        -Que vous arrive-t-il ?

          Machinalement Eloi repêche son portable désormais muet et le montre à l’agent.

                        -Ce n’est pas grave, Monsieur.

                        -Non, évidement, mais on m’a volé mes papiers d’identité, avec mes cartes de crédits bien sûr et un peu d’argent…et le téléphone en plus, c’est le grand complet pour aujourd’hui. Je vais remonter dans l’appartement où je dois avoir  au moins une photocopie de ma carte d’identité, puis je passerai chez vous pour la déclaration de vol.

                      -Vous habitez loin ?

                      -Je possède un petit appartement ici même, nous sommes devant la porte.

                       -Comment vous appelez-vous ?                                                              

                      - Eloi Constantin, mais mon pseudonyme est Trep. Mais…mais ça alors, ma clé n’ouvre plus la porte !

                       -Laissez- moi faire.

          Le policier sonne au hasard et se fait ouvrir, puis regardant la liste des locataires  sur les boîtes aux lettres, il se retourne un peu contrarié.

                       -Votre nom n’est pas ici, Monsieur.

                       -Mais ce n’est pas possible !

                       -Je crains que vous deviez nous suivre au commissariat Monsieur. Vous avouerez que cela est bien étrange.

                       -En effet…et bien on y va !

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           Le court trajet jusqu’à la rue de la Foneria ne laisse guère le loisir  à Eloi de s’expliquer, d’ailleurs il ne comprend rien à ce qui lui arrive et les deux policiers semblent peu s’occuper de son cas ; recroqueviller à l’arrière du véhicule il rabâche sans arrêt :

                       -C’est une histoire de fou, ce n’est pas possible.

           Les locaux du poste sont vieux ; à la limite de l’insalubrité, ils attendent avec désespoir un crédit jamais débloqué qui leur redonnerait une couche de peinture rajeunissante.  De toute façon il est prévu un prochain déménagement, mais les hommes travaillent dans des conditions déplorables et la qualité de leur attention vis-à-vis des visiteurs d’un instant en souffre énormément. C’est pourtant avec humour que la patrouille ramène son trophée.

                       -Lieutenant, voici un drôle de loustic qui nous raconte des trucs abracadabrants.

                       -Asseyez-vous Monsieur, je suis le lieutenant Jaume Ferrer, comment vous appelez-vous ?

                       - Eloi Constantin Marcos, mais mon pseudonyme d’écrivain est Eloi Trep.

                       -Je n’ai jamais entendu ce nom, je ne l’ai pas vu non plus dans une librairie et pourtant je suis un passionné de la lecture.

                        -Cela m’étonne Monsieur l’officier, j’ai déjà plus d’une dizaine d’ouvrages à mon actif et suis passé bien des fois à la télévision catalane, à l’espagnole aussi d’ailleurs. Mes droits d’auteur me permettent une vie assez confortable.

                        -Nous allons vérifier tout cela, Monsieur. Votre adresse prétendue est au 117 du Passeig de la Zona Franca.

                        -Non ceci est l’appartement où vivaient mes parents, je l’ai gardé pour avoir un pied-à-terre à Barcelone c’est à deux pas d’ici. Officiellement je réside à Villanova y la Gertru, je possède une grande maison en bord de mer, j’y vis avec mon épouse et mes trois filles, au 5 Passeig Sant Cristofol très précisément.

                     …-Je suis désolé, Monsieur, de vous dire que votre nom nous est inconnu ; vous ne figurez pas dans nos ordinateurs où sont fichés l’ensemble des citoyens espagnols et des étrangers vivant sur notre territoire.

                       -C’est une mauvaise blague que l’on m’a préparée pour mon anniversaire, c’est de mauvais goût vous savez !

                        -Cher monsieur, nous sommes dans un commissariat de police et cela ne me paraît pas le lieu approprié pour ce genre de plaisanterie.

                        Vous prétendez toujours vous appeler Eloi  Constantin dit Trep ?

                        -Mais enfin lieutenant, bien sûr et j’ai aujourd’hui même cinquante quatre ans.

                        -Bien, nous allons reprendre tout ça plus en détail. Lieu et date de naissance ?

                        -Barcelone, le 6 août 1946.

                        -Noms et prénoms de vos parents et leurs dates de naissance. Date de leur décès également puisque vous prétendez qu’ils ne sont plus.

            Eloi répond  avec assurance à toutes les questions posées, donnant une foule de détails pas toujours nécessaires au policier ; son visage contrarié marqué par l’inquiétude laisse voir une parfaite sincérité, en  aucun cas il ne donne l’aspect d’un affabulateur ou alors l’homme est un excellent comédien. Le lieutenant Ferrer se trouve pour la première fois de sa carrière bien chargée, devant un cas qui le laisse perplexe et il se demande s’il ne devrait pas faire plutôt appel à un psychiatre pour résoudre ce problème si particulier.

                       -Profession ?

                       -Ecrivain depuis quinze ans maintenant, j’étais artiste peintre auparavant et sans jamais être célèbre, je vivais bien de mes pinceaux.

                       - Les noms et date de naissance de votre épouse s’il vous plaît ?

                       -Madeleine Suroit, française née à Lyon le 4 janvier 1953, nous nous sommes mariés dans cette ville le 17 mars 1978 et nous avons trois filles, la cadette a maintenant six ans.

                       -Quel est le titre du livre sur lequel vous travaillez actuellement ? 

                       -LA BARBE A PAPA.

                       -Vous possédez une voiture ?

                       -Plusieurs dont l’une est une vieille 403 Peugeot de collection. J’ai les clés sur moi. Puis-je fumer s’il vous plait ?

                       - Tenez une cigarette. Je vais encore faire quelques vérifications, vous ne serez pas enfermé dans une cellule ; il me faut parler avec mes supérieurs, je vous demande de ne pas nous quitter pour le moment, voulez-vous téléphoner à quelqu'un ?

                       -Jai perdu mon portable et ma mémoire des numéros est désastreuse, tout cela va bientôt s’éclaircir, j’en suis persuadé.

                        -Brigadier, procurez à monsieur un sandwich et une boisson non alcoolisée de son choix. Ne le mettez pas au  frais mais tenez-le à l’œil.

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                        -Monsieur !... He, monsieur réveillez-vous. Le commissaire est là qui veut vous interroger.

                        -Bonjour, Monsieur, je suis le Principal qui dirige ce commissariat,  Ramon Jordi, vous vous étiez assoupi, à quoi pensiez-vous ?

                        -A mon prochain livre, celui que je termine en ce moment. Il s’intitule « LA BARBE A PAPA »

                        -Et quel en quoi cela consiste-t-il ?

                        -C’est l’histoire d’un vendeur de barbe à papa qui est magicien, ses grosses boules cotonneuses de plusieurs couleurs ont des effets très particuliers pour ceux qui se laissent tenter. Il en est une qui efface l’identité des gens…

                        -Alors pour bien vous mettre dans la peau de vos protagonistes, vous avez monté tout ce cinéma, n’est ce pas ?  Comment vous appelez-vous réellement ? Cela n’a que trop duré et nous ne tiendrons pas compte de vos déclarations mensongères antérieures.

           C’est seulement à ce moment précis que l’écrivain fait la relation entre son insolite situation et son roman ; il tremble soudain car il sait que la mort guette plusieurs de ses personnages. Il défaille, manque d’air, son bras gauche lui fait horriblement mal puis son cœur à son tour le lance violement, son souffle se fait court et un froid étrange l’enveloppe.   

           Monsieur Eloi Constantin Marcos alias Trep se réveille bien au chaud, confortablement couché sur un lit d’hôpital, un masque d’oxygène sur le museau et une aiguille qui injecte en permanence on ne sait quel produit dans l’une de ses veines. A son chevet un homme à la blouse blanche et au stéthoscope parle avec l’officier de police.

                        -Ce gars va bien s’en sortir mais il a trop longtemps abusé de la bonne bouffe et fait certainement des excès d’alcool.

          L’écrivain a repris des couleurs,  le lieutenant Ferrer tenace, sans perdre un instant, veut résoudre un mystère peu commun. Derrière lui un policier en uniforme, le médecin et un homme curieux qui va prendre quelques notes, fort appliqué lui aussi a comprendre la situation, la psychiatrie est sa matière de prédilection.

                         -Monsieur, je vais vous parler le plus clairement possible et lentement. Le dénommé Eloi Constantin  Marcos, ayant comme pseudo le nom d’Eloi Trep N’EXISTE PAS ; vous me comprenez bien ? 

                          Ni en temps que propriétaire, ni comme locataire, aucun appartement sur le Passeig de la Zona Franca, aucune grande maison dans la ville de Villanova y la Gertru. Aucune voiture, pas même une Peugeot 403 n’est immatriculée à ce nom. Aucune Madeleine Suroit n’est jamais née à Lyon en France. Nous n’avons trouvez aucune trace de vos trois filles. Seule point positif, vos parents existent bien mais il y a là un léger problème... ils sont plus jeunes que vous ; ils n’habitent pas le quartier mais un minuscule appartement du Poble Nou, à Barcelone  donc bien loin de notre secteur. Pour vous donnez une bonne nouvelle, votre « maman » je mets ce mot entre guillemets, a accouché hier d’un petit garçon qu’elle n’a pas encore prénommé.

                            Vous avouez que….

           Au fur et à mesure de cette impitoyable énumération, l’incompréhension et la peur déforme le visage du malade, il se met à transpirer et son rythme cardiaque devient irrégulier, ses yeux s’écarquillent  puis il retombe dans l’inconscience. Le médecin ordonne à l’officier de police de sortir. Ne pouvant pas progresser dans son énigme, celui-ci laisse un planton devant la porte et retourne au commissariat.

           Aucune disparition des asiles de fous, plus pudiquement appelés hôpitaux psychiatriques, les rapports d’autres polices européennes auxquelles les empreintes digitales ont été communiquées sont revenus avec la mention INCONNU, le commissaire attend un nouveau fax d’Interpol, se doutant déjà que rien ne changera.

           L’homme de l’hôpital n’existe pas, dans une société moderne et civilisée...cela est impossible.

                          -Ce n’est pourtant pas un  extraterrestre ce type, les toubibs l’auraient remarqué ! C’est nous qui allons devenir dingues !

           Le  8 août  toute la police espagnole reçoit le portrait du supposé Eloi Constantin Marcos qui se dit aussi Eloi Trep. un homme qui s’est volatilisé sans laisser la moindre trace, sans que le garde placé devant sa porte ne se soit bougé d’un millimètre, et alors que la fenêtre avait été condamnée. Les draps  bien à plat sur le lit paraissant récemment posés et n’ayant retenu aucune empreinte ou forme d’un homme couché. La presse va publier un portait, la télévision elle aussi s’empare de l’affaire...l’homme a disparu pour toujours.

          Enfin presque…

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            C’est aujourd’hui son anniversaire et hier soir Eloi Trep a une fois de plus ripaillé à l’excès ; en ce 6 août 2044 il a cinquante quatre ans. Le célèbre écrivain  a pris un peu trop de poids dernièrement ; les fréquents déjeuners d’affaire, les nombreuses invitations, les cocktails et toutes ces coupes qu’il n’ose pas refuser ont façonné un homme au bord de l’apoplexie permanente. N’oublions pas d’additionner la bonne chaire d’Isabel, l’excellente cuisinière de la famille dans sa magnifique résidence de Villanova y la Gertru…

              Il pleut sur Barcelone mais le soleil est là, tout près, qui va vite revenir pour effacer cet orage d’été. Eloi patiente devant l"imeuble, en bas de l’appartement qui lui vient de ses parents disparus il y a peu, il attend que les dernières gouttes s’écrasent sur le trottoir. De l’autre coté de l’Avenue sa vieille voiture de collection esr sagement stationnée. Bientôt centenaire, son tank comme il la surnomme avec tendresse, sa Peugeot 403 à l’intérieur de cuir gris attire les regards et attise la curiosité des passants

              Aujourd’hui est le grand jour, son dernier  roman devenu bestseller, LA BARBE A PAPA, traduit déjà en sept langues, a inspiré un cinéaste de renom et l’on aura le plaisir de la présence de l’auteur pour la première projection. Alors qu’Eloi s’avance enfin, le téléphone collé à l’oreille, un coup violent le déséquilibre. Le portable vole dans les airs pour, bien sûr, faire son beau plouf dans un caniveau débordant…

                           -Merde !

             Plus loin un adolescent s’enfuit sans se retourner, sans s’excuser bien entendu, et pour cause...

                           -Mes papiers, mes papiers, ha le petit sal… sa…

             Une douleur fulgurante dans le bras gauche puis plus forte encore en son cœur trop chargé de graisse. Il tombe en avant….

                

               -Voiture de patrouille 2, envoyez immédiatement une ambulance au  117 Passeig de la Zona Franca. L’homme est Monsieur Eloi Trep en personne ;  oui, vous avez bien entendu, l’écrivain. Mais j’ai bien peur que cela ne soit trop tard.

  Juste en face, quelques passants s’attroupent autour d’une véritable antiquité, une 403 Peugeot. Certains d’entre eux se penchent pour admirer l’intérieur de cuir et le rudimentaire tableau de bord. Personne ne peut imaginer que son premier propriétaire, en 1958, s’appelait Constant Treppe, qu’il vendait de la barbe à papa sur les foires et que tout le monde le surnommait le magicien fou.

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